Sangili Boothathar சங்கிலி பூதத்தார் (Sangli Bourdon)

Le nom « Sangli Bourdon » résonne fortement dans l’imaginaire réunionnais. Dans l’île, cette figure est souvent accompagnée d’un halo de mystère, de crainte, voire associée aux « forces du mal », aux pratiques occultes ou aux rituels impressionnants des temples familiaux. Pourtant, derrière cette image parfois déformée, se cache une divinité enracinée dans les traditions villageoises de l’Inde du Sud, un guardian deity (Kaaval Deivam) au rôle profondément protecteur.

À La Réunion, Sangli Bourdon apparaît dans plusieurs sanctuaires privés, souvent représenté sous la forme d’un géant féroce, aux dents et cornes exagérées. Mais cette iconographie locale n’est pas fidèle aux représentations indiennes. Les recherches et les sources tamoules indiquent que cette divinité est très probablement liée à Sangili Boothathar (சங்கிலி பூதத்தார்), une divinité de village du Tamil Nadu, dont le nom évoque les esprits, les ancêtres et les forces liminaires.

Cet article vise à redonner une image juste, documentée et respectueuse de cette divinité, loin des fantasmes, pour replacer Sangli Bourdon dans sa dimension spirituelle authentique.

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Origines et identités

L’origine du nom « Sangli Bourdon » ne correspond à aucune divinité classique dans les textes védiques ou puraniques. En revanche, de nombreux éléments permettent de le rapprocher de Sangili Boothathar, un dieu villageois du Tamil Nadu.

Le terme Boothathar (பூதத்தார்) est dérivé du mot tamoul பூதம் (bootham), qui renvoie :

  •  aux esprits,
  •  aux âmes errantes,
  •  parfois aux puissances liminales associées aux crémations, aux frontières et aux rites anciens.

En malayalam, bhoodam signifie également « esprit ». Il ne s’agit pas d’un démon, mais d’une entité protectrice, telle qu’on en trouve dans de nombreuses traditions dravidiennes.

Une divinité associée à Shiva

Plusieurs traditions indiennes mentionnent Sangili Boothathar comme un gardien placé sous l’autorité du dieu Shiva. Dans le Tamil Nadu, il est parfois décrit comme un esprit combattant, un protecteur du village, chargé de repousser les forces négatives et de préserver les frontières des communautés.

Une autre tradition : un démon reconverti

D’autres récits oraux indiquent qu’il aurait été un démon épargné par la déesse Kali après une grande bataille, et qui se serait ensuite mis au service des dieux. Ce type de reconversion d’un être puissant en protecteur est courant dans les cultes dravidiens (ex. : Karuppu Swamy, Madurai Veeran, etc.).

Version ethnographique réunionnaise

Dans ses travaux, l’ethnologue Florence Callandre rapporte que les « Bourdons » étaient des personnages masqués qui marchaient en tête des processions, jouant le rôle de géants esclaves-gardiens de Shiva. Certains étaient perçus comme « mauvais » selon les récits populaires, probablement en raison de leur apparence impressionnante.

https://www.youtube.com/watch?v=PEget9DVt1o

Mythologie et légendes

Il n’existe pas une seule version canonique, mais plusieurs récits oraux.

Sangili Boothathar : le gardien

Dans la tradition dravidienne, Sangili Boothathar fait partie des Kaaval Deivam, les dieux protecteurs. On raconte qu’il veille :

  • sur les villages,
  • sur les champs,
  • sur les familles qui l’invoquent,
  • sur les limites territoriales.

Il est souvent représenté comme un guerrier redoutable, muni d’armes symboliques, parfois accompagné de musiciens ou danseurs rituels.

Le guerrier purifié

Certains récits indiquent qu’il aurait été une créature puissante combattue par Kali ou Shiva. Touchée par sa loyauté ou son repentir, la Déesse l’aurait épargné et transformé en protecteur, chargé de défendre les humains contre les forces du désordre.

Le rôle spirituel

Il est considéré comme un esprit-guide situé entre :

  • le monde des vivants,
  • le monde des ancêtres,
  • et celui des énergies spirituelles.

C’est pourquoi il inspire à la fois respect et prudence.

https://www.youtube.com/watch?v=usG6oVcY8ro

Symbolisme

La figure de Sangli Bourdon est profondément symbolique. Son apparence, parfois terrifiante, n’est pas destinée à instiller la peur, mais à repousser les forces négatives.

Les symboles principaux associés :

  • Les armes : elles représentent la justice, la protection et le combat contre les énergies perturbatrices.
  • Les attributs démoniaques (cornes, dents) : ajoutés surtout à La Réunion, ils symbolisent la capacité à intimider les esprits nuisibles.

• Le tissu rouge ou vert :

  • le rouge symbolise Kali, la puissance, la protection,
  • le vert représente la fertilité, la nature, l’équilibre.

• Le sacrifice du bouc noir : dans les cultes dravidiens, le noir est la couleur de l’absorption des négativités.

• Le rôle de gardien : il protège la maison, la terre et les familles, et non l’inverse.

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Les différents noms liés à la divinité

Selon les régions et les familles, Sangli Bourdon peut être rapproché de plusieurs figures protectrices :

  • Sangili Boothathar, la source la plus probable ;
  • Bhoothar, dans les village god traditions ;
  • Bootha Gana, les troupes de Shiva ;
  • Pazhaiya Bootham, les anciens esprits protecteurs ;

Temples et pratiques en Inde

En Inde du Sud, Sangili Boothathar est vénéré principalement :

  • dans les kaavu (sanctuaires villageois),
  • dans les temples familiaux,
  • lors de fêtes locales où les guardians gods sont invoqués.

Les pratiques courantes :

  • offrandes de riz, curcuma, fleurs rouges, boissons ;
  • invocation par les prêtres non-brahmanes (traditions dravidiennes) ;
  • musique traditionnelle (parai, urumi) ;
  • rituels de protection de la communauté ;
  • cérémonies nocturnes dédiées aux esprits protecteurs.

Le culte reste simple, direct, sans liturgie brahmanique lourde, car il appartient au folk Hinduism, la religion populaire ancienne.

Adaptations à La Réunion

À La Réunion, Sangli Bourdon est vénéré comme divinité familiale ancestrale.

Le culte varie selon les familles, mais certains éléments sont constants :

  • sacrifice rituel d’un bouc noir ;
  • tenue de la divinité en tissu rouge ou vert ;
  • pratiques menées par les « malbars » selon la tradition rurale ;
  • représentation souvent exagérée (cornes, dents, masques) créée localement ;
  • rituels de protection du foyer et de purification.

Ces représentations « effrayantes » ne correspondent pas à l’iconographie indienne, mais à une adaptation réunionnaise influencée par :

  • – la peur des esprits,
  • – les traditions africaines et malgaches,
  • – la transmission orale.

Comparaison Inde – Réunion

En Inde, Sangili Boothathar est perçu comme un protecteur, une force morale neutre mais puissante, gardien des villages et des frontières. Son culte se déroule dans un cadre communautaire, avec musique, danse, rituels villageois, et une iconographie relativement sobre.

À La Réunion, Sangli Bourdon est souvent perçu comme une figure terrifiante. Cette transformation est due à :

  • – la perte de la transmission tamoule traditionnelle,
  • – la confusion avec les esprits et les « démons »,
  • – les représentations locales amplifiées,
  • – l’influence des rituels de possession réunionnais,
  • – la circulation de récits sensationalistes sur les réseaux sociaux.

Pourtant, au cœur du culte, il demeure un gardien, un protecteur des familles, un génie auxiliaire lié à Shiva, loin de l’image négative qu’on lui attribue parfois.

Mantras 

🕉️ Mantra 1 – Invocation à Sangili Boothathar

சங்கிலி பூதத்தாரே, எங்களை காத்தருள்வாய்.

Sangili Boothatharē, engalai kātharalvāy.

« Ô Sangili Boothathar, protège-nous et veille sur nous. »

🕉️ Mantra 2 – Louange traditionnelle

ஓம் சங்கிலி சமீ, வளம் தந்து அருள் புரிவாய்.

Om Sangili Samī, valam thandu arul purivāy.

« Om Seigneur Sangili, accorde-nous la force et ta bénédiction. »

Loin de l’image obscurcie que certains lui prêtent, Sangli Bourdon est une divinité profondément enracinée dans les traditions spirituelles du Tamil Nadu. Protecteur, gardien, esprit ancestral, il appartient à la grande famille des dieux villageois chargés de défendre les humains contre les influences perturbatrices.

À La Réunion, les représentations locales ont parfois déformé son visage, mais son essence demeure : celle d’un gardien puissant mais bienveillant, un allié spirituel, un protecteur des familles.

Il est temps, comme vous le dites, de « lever le voile » et de redonner à Sangli Bourdon sa juste place : celle d’une divinité protectrice, respectée dans les traditions dravidiennes et réunionnaises

Patrice COMORASSAMY ©

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6 réflexions sur “Sangili Boothathar சங்கிலி பூதத்தார் (Sangli Bourdon)

  1. BRAVO bel article intéressant et surtout qui redonne à ce Karvel Deivam toute sa place !
    Merci Patrice

  2. Salut!!
    Super site!! Tres instructif!! A tout ceux qui le vénère! Quels sont les histoires locales autour de sangli bourdon?? A-t-il pour tous une image péjoratif ou au contraire une image protecteur? Comment le priez vous en général??

    Bonne continuation 😉

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